Édition Été 2008
Volume 16 no 2
Orignal : comment nous perçoit-il?

Par Louis Turbide


Bien des chasseurs ont été confrontés, ne serait-ce qu’une fois, à un orignal qui les a fait douter de la qualité de sa vision. Personnellement, je me rappelle entre autres un mâle venu rapidement sur le call etqui s’était immobilisé à moins de deux mètres de moi. Je ne pouvais croire que rendu si près, il ne s’était pas rendu compte que je n’étais pas un orignal. Il nous est difficile d’imaginer que certains animaux comme l’orignal puissent voir de façon totalement différente de nous, mais c’est pourtant le cas.

 
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epuis que je chasse l’orignal, j’ai toujours été perplexe au sujet de la vision de ce cervidé. Plus d’une fois, j’ai été confronté à des situations où j'ai été estomaqué de son audace à avancer très près de moi et curieusement, dans d’autres cas, on aurait dit que c’était tout le contraire. Au moindre mouvement, l'animal prenait la poudre d’escampette comme si quelqu’un venait de lui donner un coup de fouet. Étant donné que nous avons une relation prédateur/proie avec l’orignal, il est très important de savoir comment il nous voit et pourquoi il nous voit ainsi. Bien qu’il n’existe aucune étude scientifique poussée sur la vision de l’orignal, les spécialistes s’entendent sur un point : elle serait similaire à celle du cheval, ce qui nous permet d'en apprendre davantage sur ce cervidé, car il existe plusieurs informations concernant la vision du cheval. Dans cet article, je vous expliquerai le plus simplement possible à quoi ressemble la vision de l’orignal. Ce texte n’a pas la prétention d’être scientifique, mais il cherche à vous faire comprendre davantage l’univers visuel de l’orignal et son comportement en certaines situations. À la lumière de ces informations, je suis convaincu que vous pourrez même en tirer profit lors de votre prochaine saison de chasse.

Comme tout le monde le sait, les yeux de l’orignal sont positionnés de chaque côté de sa tête, ce qui lui confère, comparativement à l’homme, une vision panoramique exceptionnelle. Par contre, selon la direction vers laquelle son regard se porte, la perception de son environnement diffèrera grandement. Il pourra donc bénéficier d’une vision binoculaire ou monoculaire.

Qualité de sa vision
La plupart des chasseurs ne le savent peut-être pas, mais près de 90 % de la vision de l’orignal est plutôt floue. À titre de comparaison, il voit à peu près comme l'homme dans les premières secondes après l'application de gouttes dans les yeux. Il dispose par contre d’une vision plus nette sur 1/10 de sa rétine qui est pourvue d’une forte densité cellulaire. Pour cette portion de sa vision, il voit à 66 % de la capacité de l’homme moyen, et ce, autant en vision binoculaire que monoculaire. Concrètement, cela veut dire que, pour voir un objet situé à 9 mètres environ aussi clairement que l’homme, l’orignal doit se positionner à environ 6 mètres de cet objet. Cette portion de visibilité plus claire est située au centre de la rétine, sur toute sa largeur, et à un angle vertical approximatif d’une quinzaine de degrés. À la différence de l’homme qui voit net devant lui, sur une zone également répartie en hauteur et en largeur, l’orignal voit net sur une zone très limitée en hauteur, mais très étendue en largeur. Ainsi, dans cette petite portion de vision, il peut à la fois voir clairement des objets situés face à lui (vision binoculaire) que des objets situés à côté de lui (vision monoculaire). Pour être capable de voir le plus clairement possible un objet éloigné, l'animal n’a qu’à relever la tête pour que le 1/10 de sa rétine doté d’une vision supérieure soit en mesure de le percevoir. De la même façon, pour voir le plus clairement possible un objet rapproché, il doit alors baisser la tête (Voir illustration 1). De plus, la structure et la forme aplatie de son globe oculaire lui permettent de voir simultanément des objets rapprochés et des objets éloignés. Il peut donc, par exemple, à la fois brouter en regardant ce qu'il mange et observer ce qui se passe à l'horizon.

Pour voir un objet le plus clairement possible, l’orignal n’a qu’à baisser la tête ou à la relever. Ainsi, il sollicite le 1/10 de sa rétine qui est pourvu d’une quantité supérieure de cellules et donc doté d’une vision supérieure. Lorsqu'il baisse la tête, il peut de cette façon voir clairement un objet rapproché. S’il reste la tête bien droite, ce sont les objets devant lui qu’il pourra parfaitement observer alors que s’il la relève, il aura une meilleure idée de ce qui se passe au loin ou en hauteur.

 


Vision binoculaire
Un orignal est positionné face à vous à 40 mètres. Comment vous perçoit-il? Il utilise sa vision binoculaire. Une portion de sa vision est dite binoculaire lorsque ses deux yeux convergent en un point commun (donc deux champs de vision monoculaire superposés). Le champ en vision binoculaire commence donc à cette jonction et s’étend sur un angle légèrement variable (65 °) selon que son regard pointe droit devant lui (vision frontale) ou qu’il est dirigé de chaque côté de lui (vision latérale). Cette portion de sa vision est semblable à celle de l’homme qui est capable d’évaluer le relief et la distance le séparant d’un obstacle. En vision binoculaire, l'orignal peut donc savoir exactement à quelle distance vous êtes de lui et vous distinguer dans l’environnement. Il est par contre important de se rappeler que si un chasseur est perçu par le 1/10 de la rétine doté d’une vision supérieure, l’orignal pourra le voir assez clairement, sinon il sera perçu de façon floue.

De plus, le profil allongé de sa tête (museau) et la position latérale de ses yeux lui confèrent un désavantage important. Cela l’empêche de voir droit devant lui à moins de deux mètres de distance, car ses yeux convergent en un point se trouvant à cette distance (voir exemple photo 2 et 3). Il ne voit donc pas ce qui se trouve juste devant lui, de la hauteur de son museau jusqu’au sol, à moins qu’il ne se penche la tête. C’est ce qui expliquerait probablement le comportement d’une femelle que j'ai vue dans un film, il y a quelques années. Celle-ci avait entendu un archer appeler et s’était dirigée vers le chasseur qui était embusqué. Puisque celui-ci ne bougeait pas du tout, il avait réussi à se confondre avec la nature. Elle s’était rendue à moins d’un mètre de lui et avait léché la pointe de chasse de l’archer. À l’époque, j’avais été estomaqué de voir une pareille scène, mais maintenant je comprends que la bête se servait de ses sens, notamment de l’odorat et du goût, pour tenter d’identifier ce qu’elle avait entendu. À cette distance, elle était incapable de voir le chasseur immobile, car ce dernier était positionné directement dans cette zone dite aveugle pour la bête qui utilisait alors sa vision binoculaire. Pour voir cette scène, je vous invite à consulter la section vidéo de notre site Internet. Vous pouvez y accéder à l’adresse www.aventure-chasse-peche-video.com dans la section Chasse à l’orignal.

Lorsque l’orignal regarde en face de lui et qu’il a la tête bien droite, le profil allongé de sa tête (museau) et la position latérale de ses yeux l’empêchent de voir droit devant à moins de 2 mètres de distance. Cette zone aveugle s’étend de la hauteur de son museau jusqu’au sol. C’est pourquoi il ne peut voir un obstacle comme un arbre renversé dans un sentier au moment où il s’apprête à l’enjamber. Pour s’aider, il évalue auparavant la distance grâce à sa vision binoculaire, puis il avance du mieux qu’il peut.

Vous devez sûrement vous demander comment fait l'orignal pour se déplacer dans un bûcher sans s’accrocher à tout moment. Lorsqu’il se déplace, l’orignal le fait tranquillement et il évalue la distance qui le sépare d’un obstacle grâce à sa vision binoculaire. Une fois parvenu à l’obstacle en question, s’il ne penche pas la tête pour le voir, il ne le percevra pas. L’orignal a par contre une excellente mémoire visuelle et mémorise les obstacles qu’il aura à rencontrer sur son chemin. Je me rappelle à ce sujet la rencontre de deux superbes mâles que j’avais surpris dans un bûcher lorsque je pratiquais la chasse fine au chevreuil dans le Maine. Ceux-ci s'étaient enfuis dans un fracas épouvantable jusqu’à ce qu’ils ralentissent la cadence et empruntent finalement un sentier. À ce moment-là, je n’entendis plus de bruit; on aurait dit qu’ils marchaient sur un nuage. Pourtant, ce sentier était parsemé d’arbres renversés, mais puisqu’ils étaient revenus à une cadence normale, ils avaient pu identifier les obstacles avant de les franchir et ainsi leur progression était redevenue silencieuse.

Vision monoculaire
Un orignal est positionné parallèlement à vous et il n’a pas la tête tournée dans votre direction. Comment vous perçoit-il? Ce dernier vous voit avec sa vision monoculaire. Quand on parle de vision monoculaire, on fait référence à tout le rayon qui n’est perçu que par un seul œil. L’angle du champ de vision monoculaire est très élargi, mais aussi légèrement variable selon que le regard de l’orignal pointe droit devant lui (vision frontale) ou qu’il scrute ce qui se passe de chaque côté de lui (vision latérale). Chaque œil couvre approximativement 146 ° en vision monoculaire.

La vision monoculaire comporte par contre un très grand désavantage. L’orignal vous voit comme si vous étiez dessiné sur un carton et il ne peut évaluer si vous êtes à 5, 10 ou 20 mètres de lui. Il peut toutefois comparer deux objets dans son champ de vision et savoir lequel est le plus près de lui. Par contre, il est incapable d'évaluer la distance qui le sépare du premier et du second objet. De plus, comme pour la vision binoculaire, il est important de se rappeler que si un chasseur est perçu par le 1/10 de la rétine doté d’une vision supérieure, l’orignal pourra le voir assez clairement, sinon il le percevra de façon floue.

Enfin, la vision latérale chez l’orignal présente une particularité : ses yeux fonctionnent indépendamment l'un de l'autre. Le cerveau de l’orignal peut donc recevoir deux visions bien distinctes : l’une sera perçue par l’œil droit et l'autre par l’œil gauche. Ainsi, l'orignal peut être apeuré par ce que son œil droit aura identifié, et ce,  même si tout semblait calme selon ce que son œil gauche lui a transmis comme information.