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Le rut commence avec le perte du velours, la sombre membrane qui recouvre les bois durant leur croissance. Débutant aux alentours du 25 août, les mâles frottent et raclent le velours de leur panache, une opération qui dure moins d’une journée et qui dévoile une arme osseuse blanche, dure et tachée de sang. Les mâles matures perdent leur velours en premier, suivis des juvéniles. Vers le 10 septembre, les orignaux, matures et juvéniles ont tous perdu leur velours.
Les accouplements débutent véritablement vers le 25 septembre, il y a donc un mois complet d’activités de prérut impliquant de nombreux comportements observables uniquement à cette période de l’année. Les mâles matures saccagent les arbustes et les arbres avec leur panache, affichant ainsi leur présence aux autres. Ils manifestent également leur présence par un « mugissement », une vocalise sourde et rauque qui peut être entendue à de grandes distances. Puis il y a les souilles, de petites dépressions peu profondes que les mâles creusent et dans lesquelles ils urinent. Mâles et femelles se vautrent dans ce mélange de boue et d’urine pour s’asperger eux-mêmes des agents chimiques présents dans l’urine des mâles. Tout au long de cette période de prérut, les mâles matures établissent la dominance hiérarchique et, à la mi-septembre, les dominants établis ont déjà rassemblé un groupe de femelles qui resteront dans un même secteur jusqu’à la fin de la période d’accouplement.
Lorsque Big Boy est devenu un dominant, je fis de lui et de son groupe de femelles le point de mire pour mes observations au sujet du rut. Il détenait le plus grand groupe de femelles de la région, alors mon temps était bien investi… Des femelles allaient et venaient, puis une continuelle parade de mâles défilait aussi. Chaque jour, nous nous levions très tôt et consacrions une heure à marcher son territoire de rut. Certaines années, il y avait un pied de neige au sol et le thermomètre affichait –12 °C durant le pic du rut. D’autres années, nous nous promenions en manches courtes au début d’octobre. Une fois sur place, nous localisions les individus munis d’un collier-émetteur, dénombrions tous les orignaux du groupe et ceux en périphérie, puis nous passions la journée à noter les événements et la fréquence de tous les comportements observés. Après un certain temps, la répétition des comportements habituels devenait un peu ennuyante, mais cet ennui était vite oublié lorsque Big Boy et l’un de ses rivaux engageaient le combat.
Étant donné que le groupe était souvent dispersé dans un vaste secteur, habituellement dans une dense forêt de conifères et aussi parce que nous accordions beaucoup d’attention aux comportements des femelles munies d’un collier-émetteur, les premiers indices d’un combat étaient souvent des sons de puissants entrechoquements de panache. Mes collègues et moi, et parfois un photographe ou deux, accourrions alors pour assister au spectacle. Mon travail consistait à rester suffisamment près pour observer les comportements, déterminer les résultats et noter certaines choses, par exemple des bois cassés. Tout ça sans être trop proche pour ne pas risquer d’être heurté accidentellement. Les orignaux étaient totalement absorbés l’un par l’autre et ignoraient complètement leur auditoire humain.
Durant les trois années où Big Boy avait entre 9 et 11 ans, il fut le seul mâle, parmi ceux qui nous étudiions, à être capable de garder mainmise sur un groupe de femelles durant l’entière période de rut, et ce, chaque année. Les autres mâles pouvaient garder un groupe seulement un jour ou deux avant d’être déclassé par un rival. Ou encore, ils tenaient le coup jusqu’à ce que l’intensité des activités d’accouplement draine toute leur énergie et les dépouille de leur confiance. Au cours de notre projet d’étude, nous avons calculé que Big Boy combattait aussi souvent que 20 fois par année, avec peut-être 3 ou 4 épisodes particulièrement éprouvants pour son endurance. C’était un remarquable exploit, comparable à un boxeur remportant plusieurs championnats au cours d’une période de deux semaines, sans subir de blessures majeures.
Pendant que d’autres mâles, comme Chip et Buddy, pouvaient accoupler deux ou trois femelles par année, Big Boy récoltait les fruits de sa bonne alimentation, de son choix judicieux d’habitat hivernal, de ses gènes supérieurs et de son exceptionnelle habileté au combat, en accouplant jusqu’à 25 femelles chaque année. Au delà de sa propre vie, sa prospérité s’accomplit également à travers les nombreux descendants qu’il laissa derrière lui, en dépit du taux élevé de mortalité chez les veaux. Chaque année depuis son règne, j’observe encore aujourd’hui attentivement tous les mâles et femelles qui habitent maintenant son ancien territoire, songeant à combien d’entre eux possèdent ses gènes. Et je me demande si l’un d’entre eux, comme individu, égalera son remarquable règne.
La première fois que je revis Big Boy, tôt en ce septembre qui allait être son dernier, j’ai su qu’il avait décliné. Il n’était pas aussi gras que les années précédentes, son panache était moins massif et il était ankylosé, peut-être dû à de l’arthrite dans ses hanches. Cependant, la chose qui, cette année-là, progressait conformément à la routine habituelle de rut, c’est que Big Boy rassembla un vaste groupe de femelles dans le même secteur qu’il avait l’habitude de le faire depuis plusieurs années. En dépit de son déclin, il était encore le plus « méchant » orignal de la région. Peut-être que plusieurs autres mâles n’osaient même pas l’affronter, se souvenant trop bien des combats des années antérieures. Comme le pic du rut approchait, je présumai que Big Boy passerait à travers sa quatrième année sans défaite.
Alors qu’un caméraman de télévision et moi marchions vers le secteur de rut, par un froid matin d’octobre, je pensais que nous y trouverions les choses exactement comme elles étaient à notre départ, le soir précédent. Mais un nouveau mâle régnait sur les femelles ce matin-là et Big Boy n’était pas en vue. J’avais une telle confiance en Big Boy que j’avais laissé mon radio-émetteur derrière moi et je n’avais pas d’autre choix maintenant que d’essayer de le repérer visuellement. Quand je l’ai trouvé près de là, il sortait visiblement d’un affrontement, bien qu’il était couché et que l’ampleur de ses blessures n’était pas apparente. C’est seulement lorsqu’il tenta de se lever que je réalisai la gravité de son état. Une ou deux de ses pattes arrières étaient gravement blessées et il ne pouvait pas marcher. Je suis resté avec lui durant environ deux heures, puis soudain le nouveau dominant arriva et lui asséna à nouveau un coup de panache, alors qu’il était au sol. Un mâle comme ça n’a aucune défense et est à la merci de son rival. Cette fois, son rival fut sans pitié.
Lorsque nous avons quitté ce soir-là, Big Boy vivait encore, mais il n’avait plus la force de lever la tête. Je savais que c’était la dernière fois que je le voyais en vie, alors j’ai passé quelques minutes avec lui à me remémorer toutes les journées que nous avions passées ensemble et combien j’avais appris. Je lui ai dit qu’il était tout un orignal et que je lui souhaitais beaucoup de bien dans sa prochaine vie.
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Après plusieurs années de règne, Big Boy a trouvé la mort suite à un combat. |
Sûrement, Big Boy savait qu’il était vieux et qu’il n’avait plus sa robustesse d’autrefois. Il savait pertinemment qu’il ne pouvait se soustraire à son dernier combat et les règles des combats d’orignaux laissent peu de possibilités de battre en retraite. S’il avait quitté, il aurait probablement vécu encore un an ou deux, pour mourir de faim ou être attaqué par des loups, ou se noyer après une chute à travers la glace d’un lac gelé ou peut-être trépasser des suites d’une longue infection. Mais Big Boy n’allait pas abandonner. Comment aurait-il pu? Il était un guerrier jusqu’à la fin, la plupart des guerriers périssent par l’épée. Ils ont réellement une part de choix.
Deux ans après son départ, à l’anniversaire de sa mort, je suis retourné sur le site pour une dernière visite. La lumière du jour s’estompait rapidement et j’avais une longue marche à faire pour regagner mon camion, mais je demeurai sur place encore un peu. Il restait quelques os blanchis avec le crâne et les bois. Les porcs-épics et les lièvres avaient passablement attaqué le panache, mais son envergure était encore bien apparente. Une légère neige d’automne le couvrait et un renard roux avait laissé ses empreintes sur l’une de ses palmes. J’aime bien penser que son vieux crâne est encore là aujourd’hui, témoignant de la vie de Big Boy, mais je n’irai pas vérifier. Je ne veux pas risquer de ne rien trouver.
Qui est Victor Van Ballenberghe?
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Voici l’auteur, le réputé biologiste et photographe Victor Van Ballenberghe. En Amérique du Nord, et même à l’échelle mondiale, il est une sommité en matière d’orignaux. Il a consacré plus de 35 ans de sa vie à les étudier directement sur le terrain. |
Au magazine, nous avons fait la connaissance de Victor Van Ballenberghe voilà déjà quelques années. Avant d’entrer en communication avec lui pour la toute première fois, nous en avions entendu parler à plusieurs reprises. Dans le cadre d’articles traitant de l’orignal, il nous arrive très souvent de devoir vérifier, valider ou approfondir certaines informations, et lorsque nous communiquions avec des biologistes québécois, ontariens, de l’État du Maine ou d’ailleurs, plusieurs, lorsqu’ils étaient incapables de nous éclairer, nous référaient inévitablement au docteur Victor Van Ballenberghe.
Docteur Victor Van Ballenberghe? Un docteur en orignal? C’est qu’après des études universitaires en biologie et quelques années d’enseignement, le sympathique bonhomme a consacré son doctorat à l’étude de l’orignal et de son principal prédateur, le loup. Au terme de son doctorat, il a dédié la majeure partie de sa vie à étudier le comportement des orignaux directement sur le terrain pendant plus de 35 ans. Aujourd’hui dans la soixantaine, il cumule plusieurs prix honorifiques pour l’ensemble de son œuvre. Maintenant retraité, il s’occupe… en étudiant les orignaux. Il partage également son temps entre la photographie et la rédaction d’articles scientifiques.
Nous tenons à le remercier chaleureusement de sa collaboration occasionnelle au magazine depuis quelques années. Lorsque nous avons une quelconque interrogation au sujet de l’orignal, que ce soit en matière de biologie, de comportement ou autre, nous savons que monsieur Ballenberghe aura réponse à nos questions.
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